lundi 31 mars 2014

Devoir de mémoire (11)

Jean-François Coen "J.F. Coen" (1993)
ou "une petite Tour et puis s'en va"


     C'était pourtant fort bien parti. Un malin clip de Michel Gondry en heavy rotation sur les musicales françaises, la chanson dudit en airplay régulier sur quelques stations radiophoniques de grande écoutes. Une bonne chanson, il faut dire, une jolie mélodie, une voix soufflée, intime.
 
     Jean-François Coen ? Un oranais de 1959 rapatrié avec tant d'autres au soixante gaulliennes vers la capitale où il apprend la guitare classique. En 1978 il rejoint à la basse Modern Guy dont l'album aujourd'hui introuvable sera produit par John Cale, suite à la séparation desquels il disparaît de l'industrie musicale ne se signalant que par quelques sessions de basse (pour Mirwais par exemple) ou comme compositeur d'un morceau pour Luna Parker, La Tour de Londres qu'il adaptera d'ailleurs pour son tube en Tour de Pise, l'incontournable.
     C'est peut-être là le drame de Jean-François Coen et de son premier opus, une belle collection de chansons pop aux arrangements malins qui compensent la voix un peu désincarnée de l'interprète, ce tube qui casse tout (enfin, au niveau de ce genre de production, c'est pas The Final Countdown non plus !) et ne s'enchaine pas sur une autre réussite commerciale, la malédiction du One Hit Wonder... Peut-être que le second single, l'efficace western Roy Bean, reposant aussi sur une sorte de boucle mélodique et d'une voix parlée/chantée, était trop dérivatif du coup de grâce originel, peut-être aussi que, sans le support promotionnel d'une vidéo à la revoyure agréable (en plus de la musique) le coup ne prit pas aussi bien. C'était pourtant une belle composition avec des cordes, un banjo, une guitare harmonieusement mêlés, les gens ne surent probablement pas ce qu'ils perdaient.
     Dire que tout l'album reproduit la doublette originale serait exagéré mais la qualité est là, indubitablement. D'un Camille tout doux au chant supporté par une douce voix mutine et féminine (Sonia Bonne), du funky/bluesy tout au fond aux guitares Bensoniennes en diable (Tout au fond), aux tentations synthpop qui rappelleront Rennes à certains (Pépita), à une trompette jazz et la chanteuse Robert qui nous saluent en générique de fin (Clair comme l'eau pure), il y a matière à se réjouir des propositions. Tout n'est pas exactement parfait (Poème à Lou XXXIX , oui, d'Apollinaire, et Un Film Snob pour Martien ont des ficelles un peu épaisses et des mélodies un peu faibles), mais la tenue de l'ensemble, les détails qu'on y trouve, le soin qui y a été audiblement apporté rendent l'album éminemment sympathique...
 
     Mais le succès ne sera pas là, et Coen disparaitra. Avant de reparaitre en 2004 pour un second album (Vive L'Amour, que je ne connais pas) et sur une compilation hommage à Etienne Daho (Tombés pour Daho où il reprend Bleu Comme Toi) en 2008. Et puis plus rien. Reviendra, reviendra pas ? A l'ère où l'autoproduction digitale et sa diffusion à très correcte échelle est possible pour des instrumentistes et compositeurs doués, rien ne s'y oppose. Sauf peut-être sa volonté... Reste ce premier album, que j'aime beaucoup et que je réécoute de temps en temps avec un vrai plaisir. Une valeur sûre, selon moi, que je vous engage à découvrir.


1. La Tour De Pise 3:37
2. Roy Bean 3:32
3. Poème A Lou XXXIX 3:33
4. Camille 4:24
5. Tout Au Fond 3:42
6. Un Film Snob Pour Martien 3:35
7. Ton Marin 3:53
8. A Présent Le Futur 2:59
9. Pepita 3:20
10. L'Esturgeon De La Mer Caspienne 1:52
11. Clair Comme L'Eau Pure 1:47


Jean-François Coen - chant, guitare, basse, programmations, arrangements
&
Hervé Zenouda, Laurent Beignier - batterie
Michel Coeuriot - cordes, piano
Claude Samard - banjo
Eric Naquet - percussions
Peter Leonard, Yann Leker, Nicolas Kristy - guitare
Christophe Guiot - violon
Frank Eulry - orgue
Gnafron - piano
Frédéric Saumagne - saxophone
Stéphane BaudetJean Gobinet - trompette
Glenn Ferris - trombone
Mickey Blow - harmonica
Laurent Gueneau - claves électroniques
Sonia Bonne, Marie-Anne Andréani, Elisabeth Tensorer, Robert, Leïla Vigné - chœurs
(les amateurs de line-up surprise apprécieront !)

Un album dont vous voudriez que les gens se souviennent ? N'hésitez pas à la partager (avec un petit texte d'accompagnement si possible), je me ferai un plaisir de le poster.
zornophage[at]gmail[dot]com

dimanche 30 mars 2014

Un dimanche de rêve... ou pas ? [ZornWeek#7]

Et pour finir la ZornWeek en feu d'artifice...

 
le RÊVE

John Zorn "The Dreamers" (2008)
ou "Doux songes en Zornie"


     Ca faisait longtemps que ça lui pendait au nez, tôt ou tard le trublion de la Grosse Pomme devait s'assagir. Il était dit, aussi, qu'un projet en serait le reflet le plus criant, ce projet, c'est The Dreamers dont la première des (pour le moment) quatre galettes apparut en 2008.
 
     Ceci dit, on comprit vite qu'assagissement ne rimerait ni avec reniement, ni avec changement complet de ton ou de "grille mélodique". Clairement, les Dreamers ont leurs racines quelque part vers Bar Kokhba dont ils conservent la langoureuse luminosité, et dans le voisinage du pourtant énervé Electric Masada dont ils empruntent une bonne part du line-up également (il n'y manque en fait qu'Ikue Mori et un Zorn plus instrumentalement présent que sur le seul Toys de ce Dreamers).
     Donc le propos n'est pas éloigné du jazz de chambre modernisé de Bar Kokhba presque défait, ici, de sa judaïté. Débarrassé de la plupart de ses aspérités et de ses tentations classisantes aussi. On en trouve en fait la source dès Naked City, sur l'excellent Sunset Surfer du très recommandé Radio (1992) par exemple. Droit au but donc, un but de douceur et d'harmonie ceci dit. Où la guitare chaude de Marc Ribot ne part que très rarement dans les soli débridés dont on sait le six-cordiste habitué, où le claviers de Jamie Saft viennent doucement caresser l'oreille de leurs nappes et figures harmoniques, où le vibraphone rêveur de Kenny Wollesen vient habiter les interstices de ses douces résonnances, où les percussion chaudes du brésilien Cyro Baptista viennent complémenter et complimenter les grooves et patterns tout en délicatesse du divin chauve et irremplaçable batteur Joey Baron, et où, enfin, Trevor Dunn, bassiste de son état, fait exactement ce qu'il faut quand il faut avec la discrétion et la dextérité qui sied à la nature du projet.
     Il faut dire qu'entre jazz finalement très classique (A Ride on Cottonfair, qui pourrait être du Dave Brubeck), lounge-klezmer sauce exotica bien troussé (l'irrésistible et inaugural Mow Mow, l'également très réussi Nekashim), rêveries plus mystiques d'admirable facture (Anulikwutsayl, Mystic Circles), c'est un John Zorn avant tout concerné par l'ambiance et la mélodie, particulièrement pointilleux et attentifs d'icelles donc, qui dirige son petit monde sur des pièces dûment sélectionnées pour l'occasion. Ce qui n'empêche pas quelques bienvenues sorties de routes, quelques jolis dérapages, évidemment discret mais épice indispensable à l'élaboration de la recette.

     Le résultat est du pur Zorn... en mode easy. A se demander si ce Dreamers premier (les trois autres étant, par ailleurs, également chaudement recommandés, en particulier un O'o en état de grâce exotique), ne serait pas le sésame idéal à qui veut entrer en Zornie sans prendre trop de risques...


1. Mow Mow 3:04
2. Uluwati 3:37
3. A Ride On Cottonfair 4:21
4. Anulikwutzayl 9:01
5. Toys 2:43
6. Of Wonder And Certainty 4:29
7. Mystic Circles 6:07
8. Nekashim 3:56
9. Exodus 7:01
10. Forbidden Tears 3:07
11. Raksasa 5:15

Cyro Baptista - percussion
Joey Baron - batterie
Trevor Dunn - basse
Marc Ribot - guitare
Jamie Saft - claviers
Kenny Wollesen - vibraphone
John Zorn - saxophone alto (Toys)


le CAUCHEMAR
 
John Zorn "Nosferatu" (2012)
ou "Après le rêve..."

     Quand John Zorn s'attèle au thème du vampirisme, forcément, on dresse l'oreille. En l'occurrence, c'est pour le spectacle d'une troupe polonaise que ce score a été composé. Et, pour la petite histoire, on se doit de préciser qu'il est sorti le jour des 100 ans de la mort de Bram Stoker (auteur de Dracula, pour ceux qui vivent sur une autre planète), le 20 avril 2012.

     Pour la circonstance, Zorn a assemblé un groupe comprenant son vieux pote bassiste Bill Laswell, l'organiste/pianiste Rob Burger, le percussionniste Kevin Norton (croisé notamment chez Fred Frith, David Krakauer ou Anthony Braxton) et lui-même au saxophone alto, piano acoustique et électrique et bruitages anatomiques et électroniques. Le résultat alterne fureur et douceur dans un tout convaincant même si pas forcément très facile à appréhender... Ce qui ne surprendra sans doute pas les suiveurs attentifs de ce compositeur polymorphe. Ainsi, souvent, un thème chaotique et angoissant précède-t-il une composition plus douce mais pas forcément plus apaisée, ce qui n'est que logique vu le thème couvert.
     Concrètement, le brassage du jour inclut des emprunts au rock industriel, au dub, au jazz (et free jazz), à l'ambient, au classique contemporain et, plus marginalement, au klezmer ; autant de genres que Zorn a souvent revisité durant sa longue et prolifique carrière (de Painkiller à Masada en passant par Naked City ou son répertoire contemporain) et qu'il maîtrise donc parfaitement. Impossible de le nier, nombreuses sont les dissonances et aspérités de ce répertoire visiblement conçu avec autre chose en tête que le confort de l'auditeur dans son salon (on regrette d'ailleurs de ne pas avoir l'opportunité d'entendre ces 16 titres dans leur contexte théâtral). De fait, Zorn joue souvent avec nos neurones (et nos tympans) tout au long de cette heure tendue où on accueille chaque respiration mélodique comme le messie (le sax baladin et la basse aquatique sur Fatal Sunrise ou le dub first class, The Stalking) avant de replonger avec appétit dans le bain acide.

     En définitive, comme souvent avec les oeuvres « difficiles » de John Zorn, Nosferatu est un album qu'il faut prendre son temps à digérer, parce que cette musique (profondément émotionnelle tout en restant éminemment cérébrale) est faite pour se jouer de nos sens, nous faire perdre les points de repères qui jalonnent habituellement ce qui nous tombe dans l'oreille. Il y a de quoi faire peur aux néophytes, qui auront en l'occurrence bien tort, ceux qui feront « l'effort » trouveront ici moult trésors, qu'ils en soient convaincus... Une réussite (de plus!).


1. Desolate Landscape 4:32
2. Mina 3:35
3. The Battle of Good and Evil 5:14
4. Sinistera 3:22
5. Van Helsing 3:25
6. Fatal Sunrise 3:17
7. Hypnosis 2:10
8. Lucy 2:46
9. Nosferatu 2:27
10. The Stalking 7:33
11. The Undead 4:00
12. Death Ship 2:00
13. Jonathan Harker 5:29
14. Vampires at Large 4:17
15. Renfield 3:31
16. Stalker Dub 3:24


Rob Burger: piano, orgue
Bill Laswell: basse
Kevin Norton: vibraphone, tambours, cloches d'orchestre, bols tibétains de prière
John Zorn: piano, saxophone alto, Fender Rhodes, électronique, souffle


RÊVE BONUS
 
John Zorn "Dreamachines" (2013)
ou "La machine à rêver"
 
 
     Qu'importe le concept (en l'occurrence un hommage à deux "beat auteurs", William Burroughs et Brion Gysin , créateurs de l'art du cut-up si cher à Zorn), l'important est qu'il offre à John Zorn de nouvelles cartouches pour étendre encore et toujours son impressionnante série de compositions/enregistrements. Qu'importe le quatuor assemblé pour l'occasion, on sait Zorn sûr dans ses choix et possédant un "cheptel" d'exceptionnels instrumentistes dans lequel il puise à foison, à l'envie. Et voici donc Dreamachines, déjà 5ème livraison de l'an pour un compositeur dont la productivité délirante ne se dément pas, pensez !, depuis le début des années 90 chaque nouvelle levée calendaire apporte sa cinq à dizaine d'œuvres originales... Mais comment fait-il ?!
 
     Musicalement, c'est à du Zorn classique et varié auquel nous sommes, cette fois, confrontés. Classique parce qu'on y retrouve la patte mélodique du maître, reconnaissable entre mille. Varié parce que le spectre présentement déployé touche au jazz, au classique contemporain, au klezmer et à l'imprévisibilité "cut & paste" de ses explorations rock, noise et filmiques de Naked City... Une somme ! Et une sacré performance que d'associer ainsi les deux facettes de son art : celle presque easy-listenning avec l'autre, exigeante de l'auditeur et souvent atonale voire carrément chaotique... Comme vous le réaliserez dès l'ambivalente pièce d'ouverture, Psychic Conspirators.
     Certes, connaître son "personnel", ce quatuor de pointures habituées de la "Maison Zorn" sur le bout des doigts aide, et posséder ainsi chaque style depuis si longtemps n'est aucunement un facteur aggravant. Parce qu'il faut bien le dire, si le cocktail est présentement relativement nouveau, du fait d'un assemblage presque inédit de musiciens (même équipe que Nova Express), on reste dans la zone de confort du compositeur. Et tant mieux, après tout ! Parce que ce Zorn expert, qui vous attrape par des mélodies enjôleuses (mais écoutez moi cet hypnotique Git-le-Cœur ou ce Masadien en diable The Conqueror Worm !) pour mieux vous brutaliser les tympans de courtes virgules éruptives et bouillonnantes (Psychic Conspirators, Note Virus) est absolument divin bien aidé, il faut le dire, par, en premier lieu, un Kenny Wollesen au vibraphone tutoyant les anges et culbute les démons (tout l'album est un festival de ses capacités, vraiment) ! C'est aussi un bonheur d'entendre John Medeski (Medeski, Martin & Wood) tâter du piano (souvent dingue et parfait partenaire soliste du précité) en lieu et place de ses plus réguliers orgues et synthétiseurs. Quand à la section rythmique composée du bassiste Trevor Dunn (Mr Bungle, Secret Chiefs 3, Tomahawk) et de l'indéboulonnable chauve rythmicien (Joey Baron), que dire si ce n'est que le "couple" assure impeccablement mariant prouesse et sensibilité, douceur et rage... Où il faut quand il faut tels les grands professionnels et artistes inspirés qu'ils sont. Car enfin, oui, il faut bien le dire, Zorn a, encore une fois, su s'entourer, ce n'est pas la moindre raison de son insensée réussite récurrente.
 
     Au risque de me répéter, mais tant pis, des fois il faut, John Zorn, compositeur multiple et volubile, fait mouche avec, pour le coup, un album à recommander autant aux initiés de son art musical qu'aux newbies qui n'en reviendront pas s'ils seront certainement un peu chahutés par l'expérience... Immense, quoi !


1. Psychic Conspirators 3:18
2. Git-Le-Coeur 4:27
3. The Conqueror Worm 6:58
4. The Third Mind 6:34
5. Light Chapels 5:20
6. The Dream Machine 5:58
7. Note Virus 3:31
8. 1001 Nights In Marrakech 6:30
9. The Wild Boys 3:26


John Medeski - piano
Kenny Wollesen - vibraphone
Trevor Dunn - basse
Joey Baron - batterie

 
CAUCHEMAR BONUS
 
Naked City "Radio" (1993)
ou "Ondes étranges"


     Peut-être l'album le plus abouti de Naked City, le plus pensé en tout cas, un concept, "Radio", où tout commence en douceur histoire de ne pas braquer l'auditeur, puis, doucement mais sûrement, on s'aventure dans des paysages plus chaotiques, performances péri-grindcoresques où la formation excelle. En vérité je vous le dis, Radio Naked City, c'est quelque chose ! 
 
     D'ailleurs, pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil au livret et d'y repérer la liste des influences musicales assumées par le combo, de Charles Mingus à Extreme Noise Terror, de Quincy Jones à Morton Feldman, de Carole King à Boredoms, de Funkadelic à Carcass (etc.). Un grand écart qui se retrouve évidemment dans le(s) style(s) pratiqué(s) par Naked City sur leur avant-dernier album studio ici présent.
     Et donc, progression oblige, on démarre par ce jazz emprunt de funk, de (surf) rock, d'influences "morriconiennes" qui font merveille à démontrer l'imagination du sextet, de John Zorn, son compositeur, arrangeur, saxophoniste alto et agitateur en chef mais également d'un Bill Frisell qui, loin de sa zone de confort habituelle (l'americana jazz), offre moult atours chatoyants à ses 6 cordes, d'une section rythmique aussi improbable qu'efficace (l'ex-Henry Cow Fred Frith à la basse, l'irremplaçable jazz batteur fidèle d'entre les fidèles Joey Baron) qui jazze aussi bien qu'elle rocke, et d'un claviériste fin et inventif tel que Wayne Horwitz (qui sait aussi être un pianiste de 1ère classe comme le démontre le Sonny Clark Mémorial Quartet, déjà avec Zorn).  Les highlights de la "section" ? Le jazz rigolo et coureur d'Asylum ou Zorn dérape joyeusement dans les virages en épingles tracés par ses petits copains, le presque exotica Sunset Surfer qui rappelle un peu les Dreamers d'avant les Dreamers, le pur fun rock'n'rollesque de Party Girl, le funk enragé de Triggerfingers, le groove organ-ique de Sex Friend avec Wayne Horwitz en Eddy Louiss d'après l'apocalypse et Frisell en fine lame fusionnante,  ou The Bitter and the Sweet en jazz ambiant presque atonal.
     Et puis vient le second volet, celui où tout ne change pas tout à fait mais où l'agression sonore se fait plus fréquente, plus jazz-punkeuse. C'est aussi la partie où les hurlements possédés de Yamatsuka Eye viennent perforer les tympans innocents d'auditeurs jusqu'alors trop installé dans une écoute un brin chaotique mais finalement plutôt confortable et rigolarde. Le début du cauchemar ? The Vault, rampant jazz rock se muant en noise japonaise est la transition (quoique qu'un Krazy Kat cousin de Mr. Bungle l'esquisse déjà)... Et ça fait mal, mais ça fait parfois du bien de se faire mal comme sur un Metal Tov (plus tard repris par Electric Masada) en faux-Heavy Metal juif mais vrai trait de génie énergétique. La suite est à l'avenant enchainant, pour simplifier, jazz qui rocke très fort et grindcore qui récure à fond, du costaud, pas pour les fillettes !
     Enfin, jusqu'à un American Psycho, revenant à une fusion plus accessible, et son final ambient semblant pointer vers l'ultime Naked City qui paraîtra plus tard la même année : Absinthe.

     Il y en a pour tous les gouts sur Radio, il y a surtout un sacré bon dieu d'album avec un groupe au sommet de son art, au maximum de sa maîtrise. Un chef d'œuvre, indéniablement.


1. Asylum 1:54
2. Sunset Surfer 3:22
3. Party Girl 2:33
4. The Outsider 2:27
5. Triggerfingers 3:31
6. Terkmani Teepee 3:56
7. Sex Fiend 3:31
8. Razorwire 5:28
9. The Bitter And The Sweet 4:48
10. Krazy Kat 1:51
11. The Vault 4:44
12. Metaltov 2:07
13. Poisonhead 1:09
14. Bone Orchard 3:53
15. I Die Screaming 2:29
16. Pistol Whipping 0:57
17. Skatekey 1:24
18. Shock Corridor 1:05
19. American Psycho 6:09


Joey Baron - batterie
Yamatsuka Eye - voice
Bill Frisell - guitare
Fred Frith - basse
Wayne Horwitz - claviers
John Zorn - saxophone alto

samedi 29 mars 2014

Films noirs [ZornWeek#6]

John Zorn "Spillane" (1988)
ou "Original Gangster"


     Spillane, c'est évidemment l'hommage à l'auteur noir Mickey Spillane, c'est aussi une étude de la guitare blues d'Albert Collins (Two-Line Highway), c'est en plus un quatuor à cordes mutant composé pour l'acteur japonais disparu Ishihara Yujiro (Forbidden Fruit), c'est surtout le second triomphe (presque) grand public après son hommage à Ennio Morricone (The Big Gundown), le premier de sa propre plume, donc.
 
     Formellement, nous sommes dans les compositions "par cartes", soit des sessions dirigées par Zorn où il sélectionne la boucle et le mood qu'il souhaite et l'inscrit sur des cartes qui sont, in situ, proposées aux musiciens. Une forme interactive de performance où la part des instrumentistes est d'autant plus essentielle qu'elle est ouverte à leur propre interprétation, à leur personnalité musicale. Concrètement, il y a donc 3 pièces, 3 formations aussi.
     Spillane ouvre le bal. Entre illustration sonore de film noir presque classique et passage plus ambiants où interviennent des extraits de l'œuvre de l'auteur hommagé (des romans de Mike Hammer) dits par John Lurie et Robert Quine, c'est une pièce aussi avant-gardiste que filmique. D'une ambiance à l'autre, tout se tient dans ces 25 minutes qui nous entraînent du jazz le plus lounge, du rock bluesy le plus réaliste, à des élans évidemment plus bizarroïdes. Pas exactement immédiat mais plutôt facile d'accès, c'est une composition importante dans le parcours de Zorn qui y reviendra d'ailleurs quelques années plus tard sur The Bribe.
     Sur Two-Lane Highway, clairement, la star est la guitare d'Albert Collins pour ce qu'on peut considérer comme un blues poussé dans ses retranchements arty sans y perdre sa substance bleue pour autant. En deux parties, la première plus électrique, la seconde plus éthérée, Zorn s'efface quasiment cédant bien volontiers la place à son invité de marque. Quand on connaît la vivacité, la classe et la qualité émotionnelle du jeu de Mister Collins, on sait qu'on va tomber sur du feu... Et c'en est ! Du bon blues intelligent, prospectif mais du bon blues avant tout. Ca fait de la présente pièce la plus immédiatement séduisante de la sélection, et une vraie belle réussite en plus de la surprise d'entendre Zorn proposer quelque chose de si éloigné de ce qu'il a fait jusque-là.
     Final de l'album, portion la plus expérimentale aussi, partition la plus alien du lot sans doute, Forbidden Fruit n'est pas à mettre dans toutes les oreilles. Doté d'un quatuor à cordes (l'internationalement célébré Kronos Quartet), de platines et d'une voix tour à tour récitative ou chantée, c'est, assez typiquement pour Zorn, une succession de chaos et de douceur, de bruit et de mélodie où l'on peut aussi bien croiser Merzbow que Jean-Sébastien Bach. Certainement pas facile mais tout à fait passionnant et réussi.
 
     Trois pièces, trois succès. Nonesuch, puisque Zorn n'a pas encore lancé sa propre maison (Tzadik), put se féliciter de l'aubaine, de l'offrande qui, plus de deux décennies plus tard, demeure une des œuvres les plus importantes de Zorn, un de ses plus réjouissantes, aussi, c'est dire si on recommande !
 

1. Spillane 25:12
2. Two-Lane Highway
2a. Preacher Man - White Line Fever - Nacogdoches Gumbo - East Texas Freezeout - San Angelo Release - Roliin' To Killeen - Blowout - Devil's Highway - Midnight Standoff - Marchin' For Abilene 13:30
2b. Hico Killer - Long Mile To Houston 4:46
3. Forbidden Fruit (Variations For Voice, String Quartet And Turntables) 10:20

- Spillane
Anthony Coleman - piano, orgue électrique, celesta
Carol Emanuel - harpe
Bill Frisell - guitar
David Hofstra - basse, tuba
Bob James - bandes, cds
Bobby Previte - batterie, percussion
Jim Staley - trombone
David Weinstein - échantillonnage, claviers électroniques
John Zorn - saxophone alto, clarinette
John Lurie - voix de Mike Hammer
Robert Quine - voix de la conscience de Mike Hammer
- Two-Lane Highway
Albert Collins - guitare, voix
Robert Quine - guitare
Big John Patton - orgue électrique
Wayne Horvitz - piano, claviers électroniques
Melvin Gibbs - basse
Ronald Shannon Jackson - batterie
Bobby Previte - batterie, percussion
- Forbidden Fruit
Kronos Quartet
David Harrington - violon
John Sherba - violon
Hank Dutt - alto
Joan Jeanrenaud - violoncelle
Christian Marclay - platines
Ohta Miromi - voix



John Zorn "The Bribe" (1998)
ou "Plus qu'un remake"


     The Bribe: Extensions and Variations on Spillane, propose exactement ce que son titre laisse supposer, des variations et des extensions de la composition hommage à l'auteur de romans noirs Mickey Spillane sur l'album éponyme paru chez Nonesuch et repris plus tard, sans ses deux compagnons d'époque sur le Godard/Spillane paru chez Tzadik.
 
     Extensions et variations parce que le matériau ici déployé provient des mêmes sessions que le montage qui avait en été fait et livré au monde. Pas de surprise sur le style donc, entre lounge jazz classieux, saillies avant-jazz contemporaines, d'ambient spirituel et chaos sonique contrôlé (en gros tout ce qui plait sert et doit s'intégrer d'étrangetés electro à des attaques blues, surf rock, etc.), c'est toujours ce grand huit musical imprévisible et ludique où l'auditeur est baladé d'attraction en attraction, chahuté puis choyé puis chahuté encore par un compositeur et une équipe de musiciens en totale liberté.
     Les musiciens, parlons-en ! Parce qu'il y a du beau monde ici ! Tout le gotha de la scène de Downtown New York City est là, du pianiste Anthony Coleman, du présentement organiste Wayne Horvitz, des excellentes harpistes Zeena Parkins et Carol Emanuel, du caméléonesque guitariste Robert Quine, à la vieille copine Ikue Mori (une addition par rapport à la composition d'origine), c'est un festival d'instrumentistes doués et dévoués à servir leur hôte de la circonstance, et qui le font admirablement bien, forcément.
     La différence avec Spillane ? La disparition des voix, un caractère plus éclaté puisqu'en lieu et place du cut & paste, on se retrouve avec un enchainement de pistes à priori disjointes. A priori seulement, parce que tout ceci, originellement ré-imaginé de la sorte pour une pièce radiophonique du Mabou Times Theatre dont le dialogue est ici absent, ne doit pas être pris autrement qu'une bande-son orpheline de sa moitié verbale. Ce qui n'empêche nullement de gouter à la musique, aux moult expérimentations qui manquaient à la version originale et touchent souvent le mille. Il est aussi intéressant d'entendre ce qui fut sélectionné (tout n'y est pas), comment et pourquoi il fut monté, et pourquoi le reste fut laissé de côté. C'est, enfin, la preuve que Zorn, compositeur et arrangeur plus pointilleux que ce que son immense catalogue pourrait laisser penser, eu des choix difficiles à faire. C'est d'ailleurs, sans doute, outre l'utilisation alibi précitée, la raison de la sortie sur Tzadik, tant d'années plus tard (12 ans après l'évènement !), la raison de la sortie qui, pour tardive, n'en fut pas moins un excellent moyen de dévoiler des petits machins fort sympathiques.
 
     Certainement bien plus qu'un rallongement de sauce commercialement orienté (et puis, le commerce et Tzadik, hein !), The Bribe est une belle collection d'early-Zorn où chacun trouvera son compte même si ça grince un peu de-ci de-là. Fameux, quoi !


Part 1 Sliding On The Ice 
1. Gill's Theme 2:07
2. Hydrant Of The Vogue 0:41
3. The Big Freeze 1:01
4. Meters 2:24
5. The Bridge / Cocktails 4:06
6. The Willies 1:01
7. The Taxman Cometh 1:16
8. Night Walk 1:09
9. Skit Rhesus 2:43
10. The Boxer 0:59
11. Trick Or Treat 3:22
12. The Latin Trip / Gill's Theme 3:30
Part 2 The Arrest 
13. A Taste Of Voodoo 3:20
14. Inhaling The Image 1:49
15. City Chase 3:27
16. Dreams Of The Red Chamber 11:38
17. Rash Acts 1:30
18. Chippewa 1:24
19. The Hour Of Thirteen 0:47
20. Radio Mouth / Gill's Theme 2:57
Part 3 The Art Bar 
21. Midnight Streets 3:58
22. Victoria Lake 3:12
23. Strip Central 5:26
24. Pink Limousine 9:18
25. Skyline 3:19
26. Ordinary Lies / Gill's Theme 2:04


Anthony Coleman - piano
Marty Ehrlich - anches
David Hofstra - basse
Wayne Horvitz - orgue
Christian Marclay - platines
Zeena Parkins - harpe
Bobby Previte - percussion
Robert Quine - guitare
Jim Staley - trombone
Carol Emanuel - harpe
Ikue Mori - boîtes à rythmes
Reck - guitare rythmique
John Zorn - saxophone alto

vendredi 28 mars 2014

Jazz-hommage [ZornWeek#5]

The Sony Clark Memorial Quartet "Voodoo" (1986)
ou "Ce cher disparu"


     Vous ne connaissez pas Sonny Clark, vous ne vous en souvenez plus bien ? Laissez donc John Zorn, Wayne Horvitz, Bobby Previte et Ray Drummond vous rafraichir la mémoire, ou vous le présenter.
 
     Ho le beau quatuor que voici, et le bel hommage, aussi. A un pianiste et compositeur de Hard Bop ayant croisé la route de, entre autres cadors, Billie Holiday, Dexter Gordon, Dinah Washington, Oscar Pettiford, Philly Joe Jones, etc. Mort à 31 ans d'une crise cardiaque probablement occasionnée par des abus de substances en tous genres, c'est une carrière prometteuse qui fut fauchée, aux premiers jours de 1963.
     On y retrouve donc ce beau quatuor qui, composé de membre de la scène de Downtown NYC, n'en sert pas moins des versions très traditionnelles, très proches, en fait, des créations de Clark. Bobby Previte et Ray Drummond y forme une belle section rythmique, tout en groove et en finesse tandis que Wayne Horvitz se glisse dans les habits de Sonny sans la moindre difficulté. La vraie surprise, de fait, est d'entendre un John Zorn en vrai saxophoniste de jazz (avec quelques micro-rappels de qui il est, tout de même) lui qui nous avait habitué à des exactions souvent avant-gardistes et bruitistes est ici d'une sagesse, et d'un maîtrise !, admirable, soufflant dans son alto à la manière d'un hard-bopper plus vrai que nature.

     Zorn, en compagnie, cette fois, du guitariste Bill Frisell et du tromboniste George Lewis, rendra encore hommage à Sonny Clark (sur News for Lulu et More News for Lulu, 1988/92), c'est dire si le bonhomme lui tenait à cœur. Et c'est sans doute exactement pour ça que l'iconoclaste et souvent destructeur compositeur New Yorkais est, présentement, si respectueux de l'œuvre du pianiste. Et ça nous donne un magnifique hommage, une jolie porte d'entrée vers un musicien un peu oublié aujourd'hui et, donc, une galette chaudement recommandée.


1. Cool Struttin' 5:27
2. Minor Meeting 4:36
3. Nicely 5:34
4. Something Special 4:45
5. Voodoo 10:57
6. Sonia 4:02
7. Sonny's Crib 7:40


Ray Drummond - basse
Wayne Horvitz - piano
Bobby Previte - batterie
John Zorn - saxophone alto

jeudi 27 mars 2014

Les Immanquables (3) : Fondation et Empire [ZornWeek#4]

John Zorn/Acoustic Masada "Alef" (1994)
ou "Premiers pas à Masada"


     Derrière ce titre emprunté à un volume de l'excellent Space Opera d'Isaac Asimov, se cache le tout premier album de ce qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler Acoustic Masada soit la première revisitation des racines juives de Maître John Zorn à l'aulne du free jazz d'une de ses idoles, Ornette Coleman, ceci accompagné de l'excellent trompettiste Dave Douglas, et d'un duo rythmique précis et précieux (Greg Cohen à la basse, Joey "Divin Chauve" Baron au badaboum de haute voltige).

     C'est sur le label japonais DIW que sort, dans un anonymat presque complet, ce volume inaugural qui sera suivi de neuf autres dans les quatre années qui suivirent, puis de huit lives "archives" entre 98 et 2005, et, la formation n'existant officiellement plus, de quelques prestations exceptionnelles comme à l'occasion de la série de concerts célébrant le soixantième anniversaire du compositeur New Yorkais, phare toujours aussi brillant d'une scène avant-gardiste fourmillante et passionnante.
     Mais on n'en est pas là en février 1994 (20 ans !) quand sort Alef. Zorn a déjà une belle réputation - grâce à Spillane, The Big Gundown, les albums de Naked City, ceux de Painkiller, etc. - mais n'a ni établi sa propre maison (ça viendra l'année suivante avec la création de Tzadik), ni gagné une "sphère d'admirateurs zélés"(dont je concède bien volontiers faire partie) telle qu'on la connaît aujourd'hui et qui lui permet une autant plus grande liberté qu'il ne dépend plus que de la qualité de ses travaux.
     Présentement, il se lance dans une nouvelle idéet. Sait-il à ce moment l'importance qu'elle aura dans sa carrière et le massif catalogue qu'elle deviendra ? Probablement pas. Il s'y lance malgré tout à corps perdu enregistrant avec son quatuor de choix non seulement le présent Alef mais aussi une grande partie de ses trois successeurs (Beit, un bout de Gimel, le EP Dalet), tout ça en une seule et petite journée... Béni soit le 20 juillet 1994 !
     Parce que, quel album mes aïeux ! Le fantôme d'Ornette en visite à Jérusalem (Jair),  le tango jazz-orientalisant (Bith Aneth), le swing klezmer (Tzofeh), les mélodies absolument imparables (Tahah, qui vous restera gravé dans la mémoire), le swing à deux vents ébouriffants (Janohah), le chaos jazz cartoonesque "à la Zorn" (Zebdi), ou simplement la grâce d'un ambient jazz suave et velouté mais pas sans épine (Idalah-abal), il y a tout ça et même plus dans un Alef, je pèse mes mots, resplendissant de créativité. Et de savoir-faire ! Parce que ces quatre-là, quand ils jouent ensemble, dès leur présents premiers ébats, savent se trouver, se sentir, s'apprivoiser, se compléter évidemment ! Une fine équipe du niveau, attention !, du quatuor classique de John Coltrane, sans aucunement comparer la maîtrise instrumentale du saxophoniste alto Zorn et du tenor 'Trane qui ne sera jamais, c'est entendu, à l'avantage du New Yorkais, simplement de noter l'osmose, la magie d'Acoustic Masada.

     Alef, le début d'une grande et belle histoire. Rien que pour ça, on est bien content que Zorn ait trouvé le divin.


1. Jair 4:53
2. Bith Aneth 6:24
3. Tzofeh 5:13
4. Ashnah 6:20
5. Tahah 5:40
6. Kanah 7:26
7. Delin 1:54
8. Janohah 9:40
9. Zebdi 2:45
10. Idalah-Abal 6:15
11. Zelah 3:48


John Zorn — alto saxophone
Dave Douglas — trumpet
Greg Cohen — bass
Joey Baron — drums

mercredi 26 mars 2014

Du son pour l'image [ZornWeek#3]

John Zorn "Filmworks XII: Three Documentaries" (2002)
ou "Cinéma Zorn"


     Si le premier des deux volumes des Filmworks de Zorn publiés en 2002 (Secret Lives) était consacré à une seule et unique partition, celui-ci, second et ultime, renoue avec la tradition et nous en propose trois, pour autant de documentaires et de formations. C'est dire si, contrairement à son devancier, la cohérence émotionnelle, stylistique et harmonique n'est pas toujours au rendez-vous. De fait les trois partitions n'ont souvent en commun que leur frapadingue compositeur et leur année d'enregistrement.
 
     Première bande son, Homecoming dure à peine plus d'un quart d'heure pour 6 pistes. De jeux de voix éthérés et quelque peu abstraits (Jennifer Charles d'Elysian Fields en multiprise sur Vocal Phase) au presque latin jazz et cependant minimaliste The Lips at Sway en passant, par une suite souvent à rapprocher d'une esthétique classique contemporaine, c'est une partition divertissante à défaut de cohérente que nous livre Zorn.
     Le score qui suit, documentaire sur des moines Shaolin s'entrainant physiquement et spirituellement aux USA et les obligatoires difficultés culturelles qu'ils y rencontrent, influencé par une figure tutélaire de la construction musicale zornienne, Ennio Morricone, ne propose pas moins de diversité. John Zorn y accueille, comme sur The Port of Last Resort (présent sur Filmworks VIII), la virtuose du pipa (un luth chinois) Min Xiao-Fen dont la contribution apporte de chinois atours à une partition classique pour Zorn qui y navigue entre orientalisme et latineries pour une musique « de chambre » souvent entraînante, toujours mélodique merveilleusement servie par une belle brochette d'habitués desquels on détachera Marc Ribot toujours expert sur sa six-cordes quelque soit l'univers où le plonge le « patron ». Un succès.
     Petite pièce de conclusion (4 pistes pour 7 courtes minutes), Family Found est une charmante miniature douce-amère où le chant éthéré et les petits bruitages vocaux et, bien sûr, le divin violoncelle de l'ami Friedlander (un tiers du splendide Masada String Trio) développent un même thème en 4 arrangements réussis. Un petit bonus bienvenu qui prolonge joliment la réussite de Shaolin Ulysses à défaut de marquer son propre territoire.
 
     Des trois scores, clairement, le central et plus développé (Shaolin Ulysses) est aussi le plus réussi et réjouissant. Le reste n'en demeure pas moins de belle qualité si plus inégal (Homecoming) ou anecdotique (le charmant Family Found). Une réussite cependant et une addition de qualité à un catalogue de Filmworks pourtant déjà bien fourni. Décidément, il est fort ce Zorn !


- Homecoming
1. Vocal Phase 3:49
2. The Lips At Sway 5:07
3. The Well Tuned Harmonica 1:35
4. Dance Piece 2:10
5. Midnight Flight 2:12
6. Chippy Charm 1:35
- Shaolin Ulysses
7. Shaolin Spirit 3:01
8. Bamboo Forest 1:24
9. Shaolin Ulysses 2:00
10. Shaolin Bossa 3:16
11. Travelling West 2:43
12. Temple Song 2:25
13. Shaolin Family 1:16
14. Nostalgia 0:54
15. Shaolin Mambo 2:57
16. Transition 1:25
17. Shaolin Bossa (Fast) 2:22
18. Vegas 1:03
19. Kung Fu Percussion 1:50
20. Shaolin Spirit (Duo) 5:12
21. Shaolin Bossa Vibe 1:54
22. Shaolin Dream 1:43
23. Shaolin Ulysses (End Titles) 2:10
- Family Found
24. Family Found (Vocal) 2:33
25. Family Found (Solo Arco) 1:09
26. Family Found (Solo Pizz) 0:46
27. Family Found (Cello) 2:31


Tracks 1-6
John Zorn: orgue, glass harmonica, Wurlitzer
Mark Feldman: violon
Jennifer Charles: voix (1)
Jamie Saft: Wurlitzer (2)
Tracks 7-23
Marc Ribot: guitare
Min Xiao-Fen: pipa
Trevor Dunn: basse
Roberto Rodriguez: percussions
Cyro Baptista: percussions
Tracks 24-27
Erik Friedlander: violoncelle
Jennifer Charles: voix

mardi 25 mars 2014

Zornestral ! [ZornWeek#2]

John Zorn "Fragmentations, Prayers And Interjections" (2014)
ou "John et son Orchestre"


     Ha !  Le retour de John Zorn à la musique symphonique, depuis la fin du précédent millénaire on attendait ça ! C'est dire si ce Fragmentations, Prayers and Interjections va être examiné à la loupe, soupesé, décortiqué pour voir si, vraiment, le jeu en valait la chandelle.
 
     Enregistré le 25 septembre 2013 au Miller Theatre de New York City, joué par l'Arcana Orchestra dirigé par David Fulmer (également un violoniste utilisé par John Zorn en musique contemporaine, aussi auteur d'un album chez Tzadik, On Night), Fragmentations Prayers and Interjections voit donc Zorn dans sa zone de confort, à la maison, fin prêt pour un projet ambitieux qu'il n'a que trop longtemps repoussé.
     Présentement, deux des quatre thèmes ne sont pas inconnus des amateurs de Zorn, Conte de Fées avait déjà eu sa version orchestrale de chambre sur What Thou Wilt en 1999, et Kol Nidre qui avait connu deux versions pour quatuor à cordes sur Cartoon S&M (2000) et The String Quartets (1999). Conte de Fées n'est pas très différent de sa première version c'est toujours une partition alternant de presque colériques emportements à de magnifiques lamentos, elle est juste magnifiée par une interprétation encore plus passionnée, encore plus emphatique qui lui sied bien au teint. L'emphase orchestrale, justement, est ce qui décuple la déjà poignante grâce d'un Kol Nidre toujours lent, émotionnel en diable, qui y gagne une qualité épique que les quatuors à cordes faillaient à lui offrir avec une telle intensité dramatique.
     Les deux originaux méritent une plus scrupuleuse "inspection". Orchestra Variations est un classique Zornien où l'on croise aussi bien l'avant-gardisme dramatique de Bartók que les exubérances cartoonesques d'un Carl Stalling (que vous connaissez tous, ayant biberonné aux animés de la Warner), demandant, certainement mais surtout ludique et donc accessible aux esprits joueurs, et aussi rondement mené, ce qui ne gâche rien. Une bonne entrée en matière. Suppôts et Supplications est une toute autre planète, pièce suintant la folie mystique jusque au bout de ses cordes, magistrale et monumentale à la fois, elle est le parfait bouquet final du présent projet. Il y a quelque chose des glorieux arrangements de compositeurs russes tels que Stravinski et Moussorgski dans les variations orageuses qui traversent la partition, un gout pour l'excès dans le bon gout, une propension à tisser des climats, des images sans pathos ni concession. Grande vague à remuer l'âme, cette pièce orchestrale majeure, inspirée des dernières œuvres d'Antonin Artaud et originellement commissionnée par la BBC pour son orchestre maison, s'inscrit directement au panthéon Zornien.

     L'attente fut longue, on y croyait presque plus. Mais Fragmentations Prayers and Interjections est là et bien là. Œuvre maîtrisée de A jusqu'à Z, démonstration de la classe si multiple d'un compositeur star de ce début de 3ème millénaire, d'un jeune sexagénaire, homme-musique à l'incroyable production (qualité et quantité), c'est un triomphe qu'on souhaite voir de nombreuses âmes partager.


1. Orchestra Variations 5:20
2. Contes de Fées 12:30
3. Kol Nidre 8:12
4. Suppôts et Suppliciations 20:13


All music by John Zorn
Arcana Orchestra directed by David Fulmer
Recorded September 25, 2013 by Silas Brown
At Miller Theatre, NYC

lundi 24 mars 2014

Devoir de Mémoire (10) [ZornWeek#1]

Toute cette semaine, Mange Mes Disques est en pilotage automatique tandis que je me ballade loin de vous.
Ici en fait :
Où suis-je?
 
Mais donc, je ne vous abandonne pas tout à fait avec une semaine entièrement dédié à... John Zorn, bien sûr ! Et ça commence avec l'album le plus alien, le plus inaccessible du lot !
Amusez-vous bien, laissez-moi des tas de commentaires, j'y répondrai à mon retour.


John Zorn/Fred Frith "The Art of Memory" (1994)
ou "Duo d'Anges Dévoyés"


     C'est sur le principe d'un codex architectural romain que John Zorn et Fred Frith commencent leur collaboration de duo, une musique difficile, avant-gardiste mais loin d'être inintéressante.
 
     Evidemment, les deux avaient déjà collaboré dans le projet avant-core (hardcore avec quand même plus d'humour, de fantaisie et de recherche musicale) désormais passé à la postérité : Naked City.
     La messe est bien différente ici où les deux, partageant un amour pour l'expérimentation et l'improvisation mais aussi le jeu sur la texture et sur le son, se laissent aller à toutes leur excentricités, à leurs idées même les plus saugrenues et même à glisser quelques mélodies dans le brouet d'étrangetés.
     Parce que c'est bien dont il s'agit, d'étrangetés, et il y a donc une façon d'écouter ce genre d'album, à mon avis, tel un entomologiste examinant le combat "complice" de deux insectes inconnus sur un même relief nutritif. De voir le John tourbillonner, agacer, picoter, picorer même tandis que le Fred bourdonne, drone sur sa proie, prends des postures étonnantes, varie la fréquence de ses ailes.
En termes musicaux, ça se traduit difficilement sauf à dire qu'on à l'impression de pourvoir passer de deux aliénés à qui viennent d'être confié une guitare et un saxophone à deux experts en totale contrôle d'acrobaties soniques aussi improbables que réjouissantes.

     Et non, ce n'est pas facile, non ce n'est en aucun cas une écoute de "tous les jours" mais, de temps en temps, histoire de s'aérer les neurones, de se remettre le compteur critique à zéro, ça fait un bien fou !


1. The Combiner 4:41   
2. The Ladder 5:24   
3. The Chain 4:54   
4. The Field 7:58   
5. The Table 8:44   
6. The Interpreter 5:06   
7. The Tree 4:20   
8. The Fountain and the Mirror 4:30

Fred Frith - guitar
John Zorn - alto saxophone

Un album dont vous voudriez que les gens se souviennent ? N'hésitez pas à la partager (avec un petit texte d'accompagnement si possible), je me ferai un plaisir de le poster.
zornophage[at]gmail[dot]com

dimanche 23 mars 2014

Brisant la chrysalide...

Emilie Simon "Mue" (2014)
ou "Changement de peau ?"


     Depuis la sortie de son essentiel premier album éponyme, je suis pas à pas la carrière de la petite montpelliéraine devenue grande. De Végétal à La Marche de l'Empereur, des Black Sessions, de son live à ses tournées, j'ai régulièrement été épaté par ce petit bout de bonne femme à l'angélique voix et aux capacités créatrices très au-dessus de la moyenne. Alors qu'importe la relative déception d'un Big Machine un poil sur-joué ou d'un Franky Knight un peu en pilote automatique, la nouvelle de la sortie d'un nouvel opus de cette artiste chérie m'a mis dans tous mes états. Avec, en plus, une pochette pareille, rappelant celle de son tout premier béni des muses, et un titre semblant promettre une renaissance, vous comprendrez l'enthousiasme initial du zélote "Simonien" que je concède bien volontiers être. 
 
     Parce que la musique d'Emilie Simon, c'est quand même quelque chose ! Un hybride de pop supra-efficace et de musique électronique aux qualités organiques rares, un peu plus standardisée les années et les sorties discographiques faisant, mais du travail d'orfèvre, dans tous les cas.
     Et donc Mue, cru 2014, 3 ans après Franky Knight, après le deuil... Une renaissance ? Intimement, on la lui souhaite, l'espère accomplie, musicalement, c'est loin d'être évident. Et ce n'est peut-être pas illogique considérant que le style d'Emilie, qui a évolué mais est fondamentalement resté le même, est partie intégrante de son art et que, donc, s'en éloigner trop serait se perdre.
     Ceci dit, qui dit style ne dit pas forcément immobilisme, ce que chaque album d'Emilie a prouvé en ayant sa propre personnalité, son propre son. Mue ne fait pas exception à la règle. Présentement, Emilie a décidé de déshabiller ses chansons, de les offrir bien arrangées mais exemptes de cette emphase instrumentale qui avait fini par envahir sa production. Et c'est une bonne nouvelle parce que la voix et les mélodies de la montpelliéraine, et sa propension à créer des arrangements délicats et épurés, se suffisent largement à elles mêmes.
Côté chansons, ça donne une sélection de très belle qualité où, une fois encore, un cousinage mélodique entre Emilie et Kate Bush s'impose comme l'évidence... C'est un compliment. Déjà, il y a une tessiture voisine, ensuite il y a l'emploi d'icelle pour la création d'une musique mélodique mais formellement toujours un peu prospective. Pop forward, dirait-on. parce qu'Emilie, dont on connaît le bagage académique, aime à triturer les éléments formateurs de sa pop, d'ajouter des larmes de cordes à son émoi (Paris j'ai pris perpète), des acrobaties percussives péri-africaines et des guitares funk (Menteur),  des ambiances orientalistes et mélodramatiques à la fois (Encre), de délicates constructions acoustiques (The Eye of the Moon)... etc., parce qu'on ne s'ennuie pas une seconde sur un album varié, mélodique, tirant globalement vers la douceur mais se ménageant quelques utiles crescendos. Une vraie belle collection, avec une jolie reprise du Wicked Game de Chris Isaak en prime, plus délicatement maîtrisée que ses deux devancières, un poil plus inspirée aussi, d'où la globale satisfaction.

     Plus qu'un changement de peau, Mue donne l'impression d'une remise à zéro des compteurs, d'un redémarrage de la machine. On y retrouve finalement une Emilie inchangée qui a simplement décidé, en apparence en tout cas, de tout simplifier et, ce faisant, de laisser ses chansons respirer. Une excellente idée pour un excellent album !


1. Paris j'ai pris perpète 3:55
2. Menteur 4:03
3. Encre 3:36
4. The Eye of the Moon 3:54
5. Quand vient le jour 3:12
6. Les etoiles de Paris 3:44
7. Des larmes 3:56
8. Le diamant 3:43
9. Perdue dans tes bras 4:18
10. Les amoureux de minuit 4:11
11. Wicked Games 3:58


Emilie Simon - voix, claviers, guitare, lame sonore
Simon Edwards - basse
Martin Barker, Raphaël Seguinier - batterie
Henri-Charles Caget - percussions, harmonium
Nicolas Bauguil - guitares
Tahiti Boy - claviers
Cyrille Brissot - chœurs, programmations additionnelles
Catherine Michel - harpe
Leon Michels - optigan
Gary Barnacle - saxophone soprano et ténor, flûte
Nick Carter - saxophone baryton et alto, clarinette
Jack Birchwood - trompette, flugelhorn
Steven Fuller - trombone
Sally Herbert - direction cordes
Natalia Bonner, Calina de la Mare, Alison Dodd, Richard George, Ian Humphries, Rick Koster, Everton Nelson, Tom Piggot-Smith, Julia Singleton, Lucy Wilkins - violon
Nick Barr, Charlie Cross, Claire Orsier, Bruce White - alto
Ian Burdge, Sophie Harris, Sarah Wilkinson, Chris Worsey - violoncelle
Richard Pryce, Lucy Shaw - contrebasse

samedi 22 mars 2014

Grand Jeu, 8ème Edition, 7ème Tour (et Anti Bonus, 7ème tour et demi)

THEME:
"I want to drive you through the night, down the hills."
Vous mettez cet album dans l'autoradio et vous conduisez toute la nuit. Pour aller où? Là n'est pas la question...

Rouler, sans but. Errer, sans raison. De la musique de vagabond, en somme ! Alors, il faut du bitume, de l'électricité, de la graisse, de la poussière... et un bon pack de bière ! En deux épisodes, voici de quoi tenir un petit bout de la nuit :

1er épisode :
Rory Gallagher "Against the Grain" (1975)
ou "Blues for the Road"


     Vous roulez peinard sur une large route rectiligne cernée de paysages désertiques, Rory Gallagher tonne dans le sound system et c'est bon.
 
     Oui, il y a comme une errance, comme une pulsion nomadique dans le blues rock de l'irlandais. Ca sent la route, la sueur, le sang, la galère et les petits triomphes, tout ce qu'à connu Rory en fait.
     Ca donne un paquet de chansons succulentes à commencer par le boogie plein d'allant d'ouverture, Let Me In, parsemé des performances guitaristiques pleines d'âme du lumineux père Gallagher pour qui même Hendrix ne tarissait pas de louanges. Passé le morceau d'ouverture, une bombe soit dit en passant, il y a d'excellentes choses et pas mal de variété sur Against the Grain. Du beat blues (Cross Me Off Your List), de la belle ballade électroacoustique (Ain't Too Good), du furieux shufflin' blues (Souped-Up Ford), de l'up-tempo "badaboumant" plein de sève (I Take What I Want), du gros blues binaire au piano western (All Around Man), de la splendeur folk acoustique (Out on the Western Plain), au country-blues final de l'album d'origine (At the Bottom), et à deux bonus absolument essentiels, une fois n'est pas coutume, Rory fait le métier, déroule tout le spectre de ses capacités instrumentales et compositionnelles, avec une classe folle évidemment !
     Parce qu'en 1975, Gallagher est certes un professionnel roué, quelques années en leader du power trio Taste et quatre précédents albums solo studio ayant fait leur œuvre, mais toujours aussi inspiré et investi qu'en ses premières heures. Il aime ça le bougre, et il faut dire que, secondé par un quatuor désormais bien installé, celui-là même qui ravage tout sur le fameux Irish Tour de 1974, il a l'écrin idéal pour poser sa voix, faire pleurer ou frétiller les six cordes de sa vieille Stratocaster élimée.  
 
     Certains vous diront que Rory est déjà en phase d'essoufflement sur Against the Grain, que ses plus belles années sont derrière lui. Ne les croyez surtout pas ! Car on tient ici un fameux album de blues rock d'un fameux interprète de la chose. Garanti sur facture, satisfait ou remboursé !


1. Let Me In 4:03
2. Cross Me Off Your List 4:26
3. Ain't Too Good 3:54
4. Souped-Up Ford 6:24
5. Bought and Sold 3:24
6. I Take What I Want 4:22
7. Lost at Sea 4:06
8. All Around Man 6:14
9. Out on the Western Plain 3:53
10. At the Bottom 3:18
Bonus
1. Cluney Blues 2:12
2. My Baby, Sure 2:55


Rory Gallagher – guitars, vocals
Gerry McAvoy – bass guitar
Lou Martin – keyboards
Rod de'Ath – drums, percussion


2ème épisode :
Karma to Burn "Appalachian Incantation" (2010)
ou "Heavy road"


     S'il y a un style musical qui se prête au randonnées motorisées dans les grands espaces nord-américains, c'est bien le stoner rock, hybride psychédélique de rifferies hard rock early-seventisantes et d'énergie contemporaine. Trop souvent, hélas, il y a un chanteur qui vient parasiter le cocktail électriques de ses insupportables éructations, problème qui ne se pose pas avec les excellents ouest-virginiens de Karma to Burn
 
     Le choix du (presque) tout artistique n'est pas chez eux un pis-aller mais bien une décision artistique mûrement réfléchie qui leur occasionna d'ailleurs de se voir remercier par le label américano-batavo-nippon Roadrunner Records, non sans s'être d'abord laissés convaincre d'engager un vocaliste avant de bientôt le remercier pour revenir à leur formule originelle. Grand bien leur en prit tant l'art du "riff à rouler" est hardiment maîtrisé par ces trois preux chevaliers gavés d'électricité et de poussière. C'est particulièrement évident sur ce 4ème album, le troisième dans la présente formule donc, et encore plus dans la présente édition supplémentée du délicieux EP, Cat Got Our Tongue.
     Comme à leur habitude, Mecum, Mullins et Oswald ne se prennent pas le chou à chercher des titres à leurs pièces, ils les numérotent ! Ca permet, l'air de rien, de juger de l'âge de ladite composition et d'ainsi définir que si Appalachian Incantation se constitue de matériau récent (outre un Twenty-Four qui doit tourner depuis longtemps dans les doigts), le EP propose un retour sur des temps plus anciens quoique les enregistrements soient modernes (de 2009 comme l'album). Musicalement, si l'immense majorité des titre est instrumentale, ce n'est pas pour autant qu'il ne s'agisse pas de vraies chansons parce qu'ici la guitare, soutenue par une solidissime section rythmique, a autant le rôle d'usine à riff (ce qu'elle accomplit avec beaucoup de zèle et d'enthousiasme) mais aussi celui de créateur mélodique qu'aurait habituellement le chant. Comme William Mecum, guitariste du trio, est un inventeur, adaptateur, recycleur hors pair de riffs et un soliste pas manchot, comme en plus le dynamisme général d'une musique parfaitement produite contribue à écarter tout risque de manque d'expression vocale, on est facilement emporté, dodelinant du chef et s'imaginant, cheveux au vent (pour ceux qui en ont encore !) chevauchant fièrement une grosse cylindrée à deux roues, une jolie blonde aux formes généreuses en croupe.
     Comme si ça ne suffisait pas, En cerise sur un gâteau pourtant déjà fort alléchant, nous avons le droit à deux "vraies" chansons. Une sur l'album, avec le vocaliste de Year Long Disaster, le possédé Daniel Davies, l'autre sur Cat Got Our Tongue avec le légendaire John Garcia (Kyuss, Hermano, Slo-Burn, etc.), toutes les deux très bonnes et, pour le coup, bienvenues en variatrices d'ambiances de première bourre.

     Depuis leur mue instrumentale, chaque album de Karma to Burn mérite l'attention des amateurs de rock gras, costaud mais pas sans finesse, Appalachian Incantations ne fait en aucun cas exception et, même, dans cette version si glorieusement bonussée, mérite la priorité parce que, au risque de me répéter, si vous aimez la guitare qui riffe d'aise, les experts sont bel et bien là.


1. Forty-Four 5:11
2. Forty-Two 3:58
3. Forty-One 4:57
4. Forty-Six 3:13
5. Waiting on the Western World 5:42
6. Forty-Three 4:43
7. Forty-Five 6:36
8. Twenty-Four 3:44

Cat Got Our Tongue EP,
Limited Edition bonus disc
1. Two Times 4:53
2. Fourteen 5:05
3. Ten 2:55
4. Thirteen 4:16
5. Six 3:51
6. Twenty (2009 Re-recording) 3:33
7. Thirty (2009 Re-recording) 3:36


William Mecum – guitar
Rich Mullins – bass
Rob Oswald – drums
&
Daniel Davies
- vocals (Waiting on the Western World)
John Garcia - vocals (Two Times)

ANTI BONUS

ANTITHEME:
"Anytime you choose take off your shoes rest your weary eyes and catch up with the news"
Eloge de l'immobilité.

Après le voyage, la destination et le bonheur de se reposer au son d'une musique apaisante... So, Relax.

Leon Redbone "On the Track/Double Time" (1975/77)
ou "C'est du bon, Leon"


     On the Track
     Toujours à la coole, ce bon Leon n'est pas du genre qu'il faille brusquer. Pas qu'il vous refile une bonne paire de mornifles, juste que gentleman Redbone, un homme d'un autre temps enfermé dans une époque trop pressée pour lui, a la paresse chevillée au corps. C'est si évident musicalement que ça ne peut être autrement "in vivo".
 
     Commençons par nous méfier du cartoonesque artwork de sa première galette, On the Tracks. Outre le fait que l'image de Michigan J. Frog appartienne à son label, Warner Bros., et que les chants dudit batracien évoquent les mêmes temps que ceux auquel Leon s'intéresse, et que Mister Redbone ne manque ni du flegme ni de l'humour attribué par les animateurs au vert personnage... Hé, c'est que ça commence à faire beaucoup, du coup elle est peut-être très bien vue cette pochette !
     Musicalement Leon est resté bloqué vers les débuts du siècle d'avant, le 20ème, dont il a fait son fond de commerce. Et qu'il traite avec un immense respect et une absolue dévotion.
     Au programme, quelques classiques tels qu'Ain't Misbehavin' de Fats Waller, Desert Blues de Jimmie Rodgers, deux composition d'Irving Berlin (My Walking Stick et Marie) et pas mal d'obscures petites merveilles mises en musique avec une digne économie d'effets et un détachement sarcastique tout à fait réjouissant du vocaliste moustachu. Et un swing d'hier toujours aussi gouteux aujourd'hui d'autant que les musiciens, on citera au hasard le batteur Steve Gadd, qui, pour tenus qu'ils soient par des arrangements minimalistes et voulus comme tels, n'oublie pas d'exprimer leur talent de performers sans toutefois trop en rajouter puisque ce ne serait pas, présentement, de bon gout.

Considéré par beaucoup comme son album le plus essentiel, ce qu'il est probablement rangé à côté d'un Sugar et d'un Double Time, On the Track est une tonitruante entrée en matière. Tonitruante par sa qualité puisque, vous l'aurez compris, il est cool, Leon.

     Double Time
     Sur la couverture de son second album, c'est un double Redbone qui affiche sa bobine de Groucho cool-swing accoudé à un dromadaire sur fond de pyramides... Il n'est pourtant aucunement question d'un quelconque virage exotica/orientaliste swing the casbah et tout le tralala, Redbone reste Redbone, un ponte du swing/blues d'hier pour les masses d'aujourd'hui.
 
     Et donc, musicalement, Leon ne devie pas, creuse, tel le bon paysan appliqué à son champ, son même sillon d'archéologue musical. Le même filon, oui ! Parce qu'il y déniche moult merveilles et les habite avec la même flegmatique classe que sur l'impeccable On the Track.  Cette fois-ci, cependant, même si on n'est toujours pas dans le déluge instrumental, on note un très net épanouissement de la formule musicale avec, notamment, l'adjonction de chœurs jazz venus supporter la baryton nasillard de l'ineffable Redbone. Et ça sonne du feu de dieu même si ça perd, forcément, un poil en intimité, en qualité photo sépia aussi, mais pas trop, on reste bien ancré dans un temps que les moins de 100 ans ne peuvent pas connaître.
     Côté chansons, Leon Redbone continue donc de puiser dans l'énorme vivier entre classiques immortels (Mississippi Delta Blues et Mississipi River Blues de Jimmie Rodgers, Diddy Wah Diddle fameux ragtime de Blind Boy Blake ou Winin' Boy Blues de Jelly Roll Morton) et bidules miraculeusement sauvés des eaux (dont le déjanté Sheik of Araby digne de Screamin' Jay Hawkins), il surprend même en balançant sa première composition "à lui" avec le très réussi, et s'intégrant parfaitement à l'ensemble, Crazy Blues.
     Double Time en résumé ? Pas un temps faible, même si on reste tranquilou, pas un faux-pas, c'est du bon de A jusqu'à Z.

D'ailleurs, Leon, qui se fait vraiment trop rare n'ayant plus rien sorti depuis 8 longues années et plus visité un studio depuis 2001 (et le très réussi Any Time), n'a jamais vraiment manqué le moindre rendez-vous avec un auditoire certes pas très nombreux mais qui, fidèle, sait que si Leon va avec déception, ce n'est que pour la rime.


- On the Track (1975)
1. Sweet Mama Hurry Home or I'll Be Gone 2:49
2. Ain't Misbehavin' 4:03
3. My Walking Stick 3:41
4. Lazy Bones 3:06
5. Marie 4:24
6. Desert Blues (Big Chief Buffalo Nickel) 3:42
7. Lulu's Back in Town 2:34
8. Some of These Days 3:16
9. Big Time Woman 2:44
10. Haunted House 4:58
11. Polly Wolly Doodle 2:56

- Double Time (1977)
1. Diddy Wah Diddle 3:05
2. Nobody's Sweetheart 2:13
3. Shine On Harvest Moon 3:21
4. Crazy Blues 4:16
5. Mississippi Delta Blues 1:44
6. Mr. Jelly Roll Baker 3:43
7. My Melancholy Baby 3:10
8. The Sheik of Araby 2:31
9. Mississippi River Blues 3:05
10. Winin' Boy Blues 4:17
11. If We Never Meet Again This Side of Heaven 3:18


(On the Track)
Leon Redbone – vocals, guitar, harmonica
Phil Bodner – saxophone
Patti Bown – piano
Garnett Brown – trombone
Jonathan Dorn – tuba
Steve Gadd – drums
Emanuel Green – violin
Milt Hinton – bass guitar
Leo Kahn – violin
Ralph MacDonald – percussion, castanets
Charles Macey – guitar
Don McLean – banjo
Gene Orloff – violin
Seldon Powell – saxophone
Billy Slapin – clarinet
Joe Venuti – violin
Joe Wilder – trumpet, cornet

(Double Time)
Leon Redbone – vocals, guitar, throat tromnet, background whistling on "Crazy Blues"
Milt Hinton – bass guitar
Jo Jones – drums
Bob Greene – piano
Don McLean – banjo on "Mississippi Delta Blues"
Eric Weissberg – banjo on "Shine On Harvest Moon"
Dominic Cortese – accordion
Jonathan Dorn – tuba
Yusef Lateef – soprano saxophone on "Mississippi River Blues"
Ed Polcer – trumpet
Ed Barefield – clarinet
Vic Dickenson – trombone
Dick Rath – trombone
Joe Wilder – trumpet on "Nobody's Sweetheart"
Kermit Moore – cello
Selwart Clarke – viola
Lewis Elgy – violin
Sanford Allen – violin
Captain Billy's Whiz Bang (William Kruse, Frederick Mount III, Andrew Smith, Mark S. Bently) - backing vocals on "Shine On Harvest Moon"
The Dixie Hummingbirds (Ira Tucker sr., James Walker, James Davis, Beachy Thompson) - backing vocals on "If We Never Meet Again This Side of Heaven"
Jerry Teifer - background whistling on "Shine On Harvest Moon"
Beachy Thompson - background whistling on "If We Never Meet Again This Side of Heaven"
Al Cohn – horn arrangements on "Crazy Blues", "Mr. Jelly Roll Baker" and "Diddy Wah Diddy"
William S. Fischer – string arrangements on "Mississippi Delta Blues", "Melancholy Baby" and "Shine On Harvest Moon"


ET VOILA,
C'EN EST FINI DE CETTE 8EME EDITION DU
GRAND JEU SANS FRONTIERE
DES BLOGUEURS MANGEURS DE DISQUES.
MERCI A TOUS D'AVOIR SI BIEN JOUE,
SI ABONDAMMENT COMMENTE.
ET MAINTENANT ? ON REPREND UNE VIE NORMALE ?
PAS SI SUR !
 
à demain !

vendredi 21 mars 2014

Grand Jeu, 8ème Edition, 6ème Tour et demi (aka Anti Bonus)

ANTITHEME:
"What I want and what you give they're just two completely different things"
A l'opposé.

Les deux sont légendaires et de la même année, l'un est sombre, l'autre tout de blanc vêtu. Et au milieu, il y a du gris... Enjoie !


The Beatles "The Beatles" (1968)
ou "Blanc de blanc"


     1968, les Beatles, après avoir été un phénomène de société et un phénomène musical n'ont plus rien à prouver au monde. Plus rien à se prouver ?
     C'est moins sûr à l'écoute de ce double album fourre-tout où ils explorent, individuellement comme collectivement, tous leurs possibles et passent même parfois la mesure.

     On sait que les sessions sont chaotiques avec Ringo qui quitte, revient, requitte, re-revient dans le groupe au gré de ses états d'âmes et décroche quand même deux chansons à lui, avec la présence de Yoko Ono, première petite amie à s'incruster dans les sessions du groupe ce qui ne va pas sans heurts, parce que chacune des deux têtes pensantes semble faire son petit album de son côté alors que cool Georgie ronge son frein et continue de se battre pour imposer quelques chansons... Bref, les Beatles, groupe qui ne fait plus de scène n'est presque plus un groupe du tout.
     Dans de telles conditions, la catastrophe devrait être au rendez-vous, mais le groupe est si bouillonnant de créativité, de compétition aussi entre Lennon et McCartney qui semblent se tirer la bourre, que les deux fois quarante-cinq minutes sont un quasi sans faute. Et on en vient au dépassements de la mesure et donc, en premier lieu, à Ob-La-Di, Ob-La-Da, pop song supportable à (très) petites doses, horripilante sinon. Et puis il y a le cas Revolution 9, plus longue "chanson" des Beatles, en fait collage bruitiste et nonsensique dont on se serait volontiers passé. Il y a aussi quelques pistes accessoires, d'un Honey Pie seulement rigolo, d'un Bungalow Bill à l'énervant refrain, d'un Why Don't We Do It in the Road qui ressemble plus à une chute de studio qu'à autre chose, à un Long Long Long d'Harrison pas franchement affolant. Ca nous fait donc 6 chansons accessoires... En restent 24, toutes différentes, toutes d'une si franche qualité que les petites défaillances précitées ne sont qu'un détail de l'histoire.
     Et quelle histoire, et que de merveilles ! Certes ces sessions furent longues (de mai à octobre 1968, entre le légendaire Abbey Road et le Trident qui le suit de près) et inclurent moult intervenants (desquels Eric Clapton, sur While My Guitar Gently Weeps, est le plus fameux), conséquence de l'éclatement du groupe en quasiment quatre unités séparées, mais le résultat est là, preuve implacable que la formule magique développée depuis Rubber Soul n'a pas été perdue dans l'ambiance fraiche qui règne alors. Vous voulez du rock qui rentre dedans ? Back in the U.S.S.R., Birthday, Yer Blues, et évidemment Helter Skelter sont là pour ça. De douces mélopées acoustiques ? Blackbird, I Will, Julia et Mother's Nature Son vous raviront. De la pop (rock) "qui cherche et trouve" sans jamais perdre de son incroyable efficacité mélodique ? Dear Prudence, Glass Onion, Happiness Is a Warm Gun, Sexy Sadie et Savoy Truffle c'est pas fait pour les chiens. De la pop baroque ? Martha My Dear et Piggies cochent la case. Ou simplement de bonnes chansons ? While My Guitar Gently Weeps, le crincrin brinquebalant Don't Pass Me By (première composition de Starr chez les Fab Four),  Revolution 1 ou Goodnight font excellemment l'affaire.
     Comme la mise en son et une bonne partie des arrangements (conjointement avec chaque auteur, capitaine de sa propre petite chaloupe tractée par le paquebot liverpuldien) est encore une fois confiée à l'irremplaçable George Martin (alias le 5ème Beatle), l'affaire garde une étonnante cohérence ne souffrant ni de son éclatement stylistique, ni des conditions de son enregistrement, et sonne merveilleusement, particulièrement en sa réédition mono sur la récente Box.

     The Beatles, le Double Blanc, the White Album, qu'importe le nom qu'on choisisse de lui coller, est, à raison, une galette reconnue comme monumentale et mondialement célébrée. C'est également le premier double album studio de rock, et le premier à être enregistré en 8 pistes (une révolution pour l'époque)... Une œuvre essentielle.


CD 1
1. Back in the U.S.S.R. 2:43
2. Dear Prudence 3:56
3. Glass Onion 2:17
4. Ob-La-Di, Ob-La-Da 3:08
5. Wild Honey Pie 0:52
6. The Continuing Story of Bungalow Bill 3:14
7. While My Guitar Gently Weeps 4:45
8. Happiness Is a Warm Gun 2:43
9. Martha My Dear 2:28
10. I'm So Tired 2:03
11. Blackbird 2:18
12. Piggies 2:04
13. Rocky Raccoon 3:33
14. Don't Pass Me By 3:51
15. Why Don't We Do It in the Road? 1:41
16. I Will 1:46
17. Julia 2:54

CD 2
1. Birthday 2:42
2. Yer Blues 4:01
3. Mother Nature's Son 2:48
4. Everybody's Got Something to Hide Except Me and My Monkey 2:24
5. Sexy Sadie 3:15
6. Helter Skelter 4:29
7. Long, Long, Long 3:04
8. Revolution 1 4:15
9. Honey Pie 2:41
10. Savoy Truffle 2:54
11. Cry Baby Cry 3:02
12. Revolution 9 8:22
13. Good Night 3:13

The Beatles
John Lennon – lead, harmony and background vocals; acoustic, lead, bass and rhythm guitars; keyboards (electric and acoustic pianos, Hammond organ, harmonium and mellotron); extra drums and assorted percussion (tambourine, maracas, cymbals, thumping on the back of an acoustic guitar, handclaps and vocal percussion); harmonica, whistling and saxophone; tapes, tape loops and sound effects (electronic and home-made)
Paul McCartney – lead, harmony and background vocals; acoustic, lead, rhythm and bass guitars; keyboards (electric and acoustic pianos and Hammond organ); assorted percussion (timpani, tambourine, cowbell, hand shake bell, handclaps, foot taps and vocal percussion); drums (on "Back in the U.S.S.R.","Dear Prudence", "Wild Honey Pie", and "Martha My Dear"); recorder and flugelhorn; sound effects
George Harrison – lead, harmony and background vocals; acoustic, rhythm, bass and lead guitars; Hammond organ; extra drums and assorted percussion (tambourine, handclaps and vocal percussion) and sound effects
Ringo Starr – drums and assorted percussion (tambourine, bongos, cymbals, maracas and vocal percussion); electric piano and sleigh bell (on "Don't Pass Me By"), lead vocals (on "Don't Pass Me By" and "Good Night") and backing vocals ("The Continuing Story of Bungalow Bill")

Guest musicians
Eric Clapton – lead guitar on "While My Guitar Gently Weeps"
Mal Evans – backing vocals and handclaps on "Dear Prudence", handclaps on "Birthday", trumpet on "Helter Skelter""
Jack Fallon – violin on "Don't Pass Me By"
Grant Mansell – drums on "Martha My Dear"
Pattie Harrison – backing vocals on "Birthday"
Jackie Lomax – backing vocals and handclaps on "Dear Prudence"
Maureen Starkey – backing vocals on "The Continuing Story of Bungalow Bill"
Yoko Ono – backing vocals, brief lead vocals and handclaps on "The Continuing Story of Bungalow Bill", backing vocals on "Birthday", speech, tapes and sound effects on "Revolution 9"

Session musicians
Ted Barker – trombone on "Martha My Dear"
Leon Calvert – trumpet and flugelhorn on "Martha My Dear"
Henry Datyner, Eric Bowie, Norman Lederman, and Ronald Thomas – violin on "Glass Onion"
Bernard Miller, Dennis McConnell, Lou Soufier and Les Maddox – violin on "Martha My Dear"
Reginald Kilby – cello on "Glass Onion" and "Martha My Dear"
Eldon Fox  – cello on "Glass Onion"
Frederick Alexander  – cello on "Martha My Dear"
Harry Klein – saxophone on "Savoy Truffle" and "Honey Pie"
Dennis Walton, Ronald Chamberlain, Jim Chest, and Rex Morris – saxophone on "Honey Pie"
Raymond Newman and David Smith – clarinet on "Honey Pie"
Art Ellefson, Danny Moss, and Derek Collins – tenor sax on "Savoy Truffle"
Ronnie Ross and Bernard George – baritone sax on "Savoy Truffle"
Alf Reece – tuba on "Martha My Dear"
The Mike Sammes Singers – backing vocals on "Good Night"
Stanley Reynolds and Ronnie Hughes – trumpet on "Martha My Dear"
Tony Tunstall – French horn on "Martha My Dear"
John Underwood and Keith Cummings – viola on "Glass Onion"
Leo Birnbaum and Henry Myerscough – viola on "Martha My Dear"


The Velvet Underground "White Light/White Heat (Deluxe Edition)" (1968)
ou "Noir c'est noir"


     Au cas où on ne l'aurait pas compris avec leur premier album, White Light White Heat nous rappelle que le Velvet Underground n'est pas un groupe de rigolos. Mais là où l'album à la banane nous berçait encore doucement de quelques délicates mélopées, le présent brûlot, nous lamine de son radicalisme sans compromis.
 
     Out Nico et Andy Warhol, les ventes désastreuses de The Velvet Underground & Nico ont détérioré les rapports entre le groupe et leur mentor. Et puis après tout, White Light/White Heat, conçu à partir d'improvisations de tournée est leur album à eux, un animal dangereux, urgent comme les courtes sessions qui l'enfanteront : 2 jours !
     Présentement, captés par Tom Wilson (qui a travaillé avec Sun Ra, les Animals d'Eric BurdonZappa et ses Mothers of Invention ou Bob Dylan), ils laissent libre cours à leurs pulsions électriques les plus ravageuses pour un résultat qui ne l'est pas moins. Parce qu'il faut d'abord dompter la bête pour ensuite vraiment l'apprécier. Parce que cette déconstruction de rock'n'roll post-moderne ne se livre pas facilement, plus beauté cachée que cover girl.
     Pourtant, le morceau d'ouverture, qui donne son titre à l'album, ne paye pas de mine, petit rock'n'roll juste un peu "garageux" sur les bords mais finalement digne héritier d'un Jerry Lee Lewis ou d'un Chuck Berry. The Gift, errance improvisée et psychédélique, propose un Cale récitant un texte de Lou Reed sur une histoire d'amant destroy décidant de s'envoyer par la poste à sa bien aimée (Lou y es-tu ?), c'est aussi le début du grand largage d'amarres avec le commun de la pop musique et une exemplaire réussite d'avant-gardisme distrayant, bravo ! Au moins aussi étrange, Lady Godiva's Operation est une sorte de droning psyche pop post-apocalyptique avec Cale au chant et le groupe tournant sur le même thème ne s'autorisant que de rares variations, et c'est étrange et étrangement attirant même quand les voix se mélangent, la musique décline et la bizarrerie augment. Une drôle de chanson. Here She Comes Now c'est un peu la version garage, lo-fi du gentil Velvet Underground du premier album, sauf que le chant de Lou Reed, la souplesse instrumentale et l'ambiance beatnik électrique l'entraîne vers d'autres terres, et nous avec.
     On sait que le groupe fut mécontent de I Heard Her Call My Name où il essayèrent, sans succès selon eux, de capturer l'énergie live du morceau. C'est pourtant un beau déluge électrique avec les badaboums primaires et énervés de Maureen Tucker et la voix et la guitare de Lou Reed en mode pas content, et ce ne sont pas les quelques chœurs qui viennent alléger l'ensemble... Une vraie furie ce titre ! Et puis vient le Gros Morceau, Sister Ray. 17 minutes captées live en studio en une seule et unique prise, qu'importent les maladresses et les fausses notes, un peu l'équivalent musical de l'écriture automatique chère à Kerouac, une folie ! Qui fonctionne parce qu'elle a la beauté de ces arts primitifs, parce qu'elle sait s'envoler en d'improbables crescendos, qui fonctionne aussi parce que le son du groupe y est si crument organique, y repousse, confond si radicalement les limites de la jam et du n'importe-quoi qu'on ne peut que fondre devant tant d'ingénuité et de cran. Marquant.
     Et c'est fini. Et on en sort un peu rincé, parce que White Light/White Heat, ce n'est pas de l'easy listenning, mais définitivement content, certain d'avoir assisté à quelque chose d'unique, à une nouvelle définition, une nouvelle conception de la musique populaire pour jeunes gens de bon gout. Un quelque chose qui connaîtra des répliques, et des répliques (demandez voir au punks et à leurs descendants !), bref, important.

     Deluxe Edition oblige, il y a du bonus à foison dans la présente édition, à commencer par deux outtakes des fameuses sessions, une version alternative de I Heard Her Call My Name et un inédit instrumental déjà croisé sur la compilation Another View (Guess I'm Falling in Love), toutes deux accessoires mais pas désagréable. On y retrouve aussi les extraits de deux sessions de février et mai 1968, les dernières de John Cale avec le VU, d'où ressortent Stéphanie Says et Temptation Inside Your Heart dans leurs mixes originaux et une early version vraiment inédite, la seule ici, de Beginning to See the Light de fort belle facture qui nous laisse songeur quand à ce que la suite de la carrière des new yorkais aurait pu donner avec leur ténébreux gallois.
     Mais la fête n'est pas finie, loin de là, un live, enregistré le 30 avril 1967 au Gymnasium de New York, vient compléter la fête. Et quel live ! Déjà parce qu'il sonne diablement bien, mieux que tous les bootlegs et enregistrements plus ou moins officiels du Velvet Underground avec John Cale croisés de-ci de-là, ensuite parce que le groupe y délivre une prestation faite d'intensité et de talent à couper le souffle. C'est bien simple, à lui-seul, ce live justifie l'acquisition du coffret pourtant fort riche sinon avec, notamment, un texte fort intéressant narrant la genèse de l'œuvre.

     White/Light White Heat était déjà un album dont, fondamentalement, aucun amateur de rock intelligent ne pouvait se passer, c'est encore plus vrai avec cette édition anniversaire totalement renversante.


CD 1: Stereo + Bonus
Stereo Version
1. White Light/White Heat 2:48
2. The Gift 8:20
3. Lady Godiva's Operation 4:57
4. Here She Comes Now 2:05
5. I Heard Her Call My Name 4:38
6. Sister Ray 17:32
Bonus
7. I Heard Her Call My Name (Alternate Take) 4:39
8. Guess I'm Falling In Love (Instrumental Version) 3:34
9. Temptation Inside Your Heart (Original Mix) 2:33
10. Stephanie Says (Original Mix) 2:50
11. Hey Mr. Rain (Version One) 4:40
12. Hey Mr. Rain (Version Two) 5:24
13. Beginning To See The Light (Previously Unreleased Early Version) 3:39

CD 2: Live
Live At The Gymnasium, New York City, April 30, 1967
1. Booker T. 6:46
2. I'm Not A Young Man Anymore 6:17
3. Guess I'm Falling In Love 4:10
4. I'm Waiting For My Man 5:28
5. Run Run Run 6:58
6. Sister Ray 19:03
7. The Gift 10:25


John Cale – vocals, electric viola, organ, bass guitar, medical sound effects on "Lady Godiva's Operation"
Sterling Morrison – vocals, guitar, bass guitar, medical sound effects on "Lady Godiva's Operation"
Lou Reed – vocals, guitar, piano
Maureen Tucker – drums, percussion